La Quincave

IMG_0816
Hurlant, beuglant, glapissant, tous clopin-clopant, cahin-caha, se ruant vers la lumière, et vautrés dans la fange comme des limaces après la pluie, de grosses bouteilles vides à leurs pieds, le bidon à découvert, de la bave aux commissures des lèvres.
D’aucuns tétant encore le goulot de cadavres étripés, le nez et les paupières rougis par le nectar, les mains bleuies par le froid et le teint verdâtre.
Jaillissant de la bouche vomissante du métro Vavin, cette horde de zombies s’engouffre dans une maigre rue.

Des moustiques attirés par le sang…
Les voilà qui s’agglutinent contre la vitrine vineuse d’une discrète échoppe.
Grattant les parois, bousculant les huisseries et, quand ils ne peuvent entrer par la trop petite porte, se coupent sur le verre des carreaux cassés pour dégouliner jusque dans la pièce aux liquides.

IMG_0819
Toute la cour regarde, depuis le fin matin, défiler les bossus, les borgnes, les bigles, les aveugles, les manchots, les bancals, les bancroches, les boiteux, les tortus, les cagneux, les culs-de-jatte.

Image profane et grossière, une fourmilière assoiffée colonise à présent les lieux.

Cana eût sa noce, Bréa a sa Cène.

Sauf qu’ici, le Jésus, on le mange.

Et cette pesteuse masse boursouflée compte bien descendre jusqu’à l’os, du boyau de chair au boyau de verre, tous les contenus de ce refuge qu’on appelle ici-bas, la Quincave.

IMG_0835

Un adipeux glouton, ayant retrouvé l’usage des mots, se goinfre en jacassant telle une pie voleuse. Ses gras doigts boudineux rosis par le saucisson marquent de leurs empreintes la bouteille qu’il serre contre son sein. Dactylogramme alcoolique.

Une dodue mégère, les nichons rubiconds ne demandant plus qu’à s’évanouir hors du corsage, tète de ses grosses lèvres un melon iodé.

D’autres sirotent une « came marrante », assis sur les tonneaux ; mauve et tendre est leur peau.

Certains se rabattent sur de sûrs vices comme ces aqua vitæ alsaciennes, quilles de survie alors que leur langage se binarise.

Se risquer dans le blizzard, se marier au bizarre…

IMG_0866
Du Jura au Beaujolais en passant par quelques litrons de littoral, comme une montgolfière, la boutique petit à petit s’envole, allégée de toutes ces disparitions.

Quand il ne reste plus rien, que le verre pilé a transformé le sol en tapis de fakir et que la cave se trouve au niveau du ballon de météo de Paris, le calme dans le quartier enfin revient…

Un costaud sort de son camion et dépose de gros ballasts roussillonnais pour faire redescendre la grotte de vin.

Alors, semblable à des bruissements d’insectes, se font entendre dans les souterrains quelques échos et murmures annonçant de nouveau, la tempête…

IMG_0892

La Quincave,
17 Rue Bréa, 75006 Paris,
01 43 29 38 24

Laisser un commentaire