Travailler autrement

mailloux
En buvant le vin de Jacques Maillet, sosie vigneron de Victor Lanoux, et en lisant ses mots, nombre de questions sont venues chatouiller mon crâne lustré.
La bouteille, sous ce bleu profond et cette lune envoûtante, possède face pile des mots qui en disent long et prêtent à réflexion.

« être ou ne plus être vigneron ? Voilà ma réponse : autrement. »
Incipit shakespearien pour introduire cette cuvée tout en posant une autre question qui me paraît aussi importante, qu’est-ce qu’un(e) vigneron(ne) ?

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Partons tout d’abord de la définition du Larousse :
Vigneron : Personne qui cultive la vigne, fait du vin.
Disons que ça laisse de la marge et quelques dictionnaires un peu plus bavards pourraient concurrencer sans rougir le savoir distillé par cette notoire encyclopédie, quoique.
Les autres ne font pas mieux, même Wikipédia, avec un grand « w » majuscule, puits de science sans fond consultés par des milliers d’étudiants confiants, peine à allonger la phrase et à donner à la profession un peu plus « d’appel du sexe » :
Viticulteur ou vigneron est le métier des personnes qui cultivent la vigne pour produire du vin ou du raisin.
Peut-on d’ailleurs parler de métier quand on sait que c’est une vie passée, de la vigne au chai, s’adaptant chaque nouvelle année, à dompter un terroir pour le mettre en bouteille ?Mais, évidemment, un vigneron ne se résume pas à ça.
Un vigneron est à la fois un paysan et un artisan.
Naïf que je suis, je pense qu’il est une machine à remonter dans le temps, laissant les racines de ses ceps creuser dans les strates pour nous faire goûter, nous qui vivons entre un peu de ciel et de terre, aux mystères des profondeurs, aux caprices tectoniques ou encore, à de doux refrains du passé.
Une sorte de brocanteur…

lanoux+maillet=mailloux
Une bouteille à la terre !
Il est, dans mes fantasmes, un gardien de la nature, domestiquant cette liane sauvage tout en respectant l’endroit où elle pousse.
Il est dans ses rangs le treizième cep, celui qui s’occupe des autres, les nourrit et les soigne.
Il est une mémoire vivante, pratiquant des gestes ancestraux.
L’Homme sédentaire a depuis toujours bu du vin.
Si métier il est, sûrement l’un des plus vieux du monde.

Alors pourquoi Jacques Maillet ressent-il le besoin d’être un vigneron autrement ?
Pourquoi va-t-il jusqu’à l’inscrire derrière sa bouteille, comme pour interpeller le chaland ?
Les pratiques auraient-elles changé ?

autrement incrust

Je n’ai malheureusement pas la réponse mais disons qu’avec l’arrivée d’une certaine technologie, l’avènement de la Modernité avec un grand « m » majuscule et quelque besoin d’écouler des stocks de produits sales moisissant dans les hangars après les affreuses guerres ; bon nombre de vignerons, agriculteurs et autres personnes travaillant la terre se sont laissés séduire, envoûter, voire même empoisonner par quelques vendeurs de rêves peu scrupuleux.
Ah ! le vice est partout.

Pauvres gars du terroir, pieds et mains liés, menottés à présent par ce système sans âme. Étaient-ils si candides quand on leur a tendu cette pomme empoisonnée que telles des blanches neiges ont croquée dedans, sans faire attention à qui la leur offrait, sans penser aux conséquences ?
Quand on leur a dit que des potions magiques feraient pousser du jour au lendemain, sans soucis ni entretien pénible, leur récolte, l’amenant à terme sans efforts, abondante, sapide et de plus en plus lucrative ?
Que quelques bidons balayeraient d’un coup des pratiques millénaires ?
Qu’ils n’auraient jamais aucun compte à rendre à leur terre ?
Comment ces hommes ont-ils pu être bernés de la sorte ?

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Et les seconds, les affreux cupides, fascinés par le système, sans réfléchir à l’avenir, prêts à ingérer n’importe quoi pour devenir plus beaux, plus musclés, plus alertes mais surtout plus riches.
Plus riches mais pour s’acheter quoi au juste ?
Des aliments détraqués, modifiés, trafiqués ?
Plus tard, plus tard, on verra plus tard le prix à payer…
Ceux-ci se sont mis à prospecter comme des vendeurs de chaussettes, ou des évangelistes, ou je-ne-sais-qui d’ailleurs, la bonne parole, vantant les mérites de produits qu’ils n’auraient même pas donnés à leurs chiens.
Sans imaginer l’impact sur la vie, juste, caricaturalement parlant, pour brûler les « mauvaises herbes », celles-ci n’ayant aucun sens, aucun but selon eux.
Étaient-ils, eux aussi, trop naïfs ?
Comme si l’on pouvait enlever quelques maillons sans modifier des équilibres.
L’envie et l’avarice, qui débouchent le plus souvent sur la colère, me semblent être les véritables péchés, les autres ne sont à mon goût que de légers vices personnels.

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Bientôt, tous comme des soldats n’ayant qu’une spécialité, sur une grande chaîne, on assemblera des voitures ou du vin, des chemises ou des médicaments, des bouts de caoutchouc et des morceaux de ferraille, et on aura perdu toute l’idée de ce qui donnait à la vie, un sens.

On se fichera, comme tous ces gens qui balancent leur merde ménagère par la fenêtre, de tout ce qui nous entoure, et on sera content de regarder les mœurs de ces quelques personnes notoires qu’on aime critiquer devant la télé, en mangeant des produits en plastique sous cellophane, alors qu’il nous suffirait de claquer des doigts pour les éjecter.
Et on se nourrira de choses ne ressemblant plus à rien du tout, du poisson, de la viande et des légumes carrés, en friture pour donner du goût car ils auront perdu leur saveur depuis longtemps.
Seules les couleurs permettront à l’Homme de faire la différence entre une pomme de terre et une tomate, de la salade et du chocolat, de l’eau et du vin.
Mais n’est-ce pas déjà le cas ?

Du moins nous sommes sur cette voie et c’est pour cela « autrement ».
J’avoue ne plus boire que du vin autrement, fait par des vignerons travaillant autrement qui ne cèdent pas à toutes ces tentations de rapidité, de soi-disant facilité, de rendements  vitaminés, etc.
Je bois celui de ceux qui ne rentrent pas dans ce système où l’on classe les vins en fonction de leur but, matière à spéculation pour les uns, consommation de masse pour les autres, fabriqués comme des sodas aux recettes différentes en fonctions des pays, des modes ou d’autres raisons obscures.
Je bois donc Autrement, ce vin de Savoie fait par ce « paysartisan ».
Je ne le bois pas par mode ou par pédantisme, encore moins en tant que spécialiste – il n’y rien de pire que les spécialistes – peut-être pas non plus par hédonisme ou par égoïsme (ce qui me plairait sûrement d’ailleurs) mais je le bois par conviction dans un verre à pied de nez au système.
Je le bois par engagement parce qu’il est le produit d’une terre saine et respectée, parce qu’il est résolument plus moderne que n’importe quels autres vins car il apporte l’expression sans artifice d’un terroir au XXIème siècle.
Je le bois parce qu’il est la preuve que l’on peut encore consommer des produits sans intervention chimique, parce qu’il ne peut y avoir une autre manière de se comporter avec notre environnement, parce qu’il est un acte écologique à lui seul.
Et pour finir, je le bois parce qu’il est bon.

AUTREMENTciel



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